Côte d’Ivoire — Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire vit un paradoxe : tandis que ses fèves nourrissent une grande partie de la demande mondiale, une part importante de cette production s’évapore chaque année — clandestinement — vers les pays voisins. Un trafic difficile à documenter, tant pour ses acteurs que pour ceux qui tentent de l’exposer. « Personne ne vous parlera ici, les gens ont trop peur. Le cacao, c’est le nerf de la guerre… », confiait à demi-mot un producteur rencontré dans le nord-ouest du pays. Quelques heures plus tard, ce producteur se rétractait — les regards se faisaient fuyants, les téléphones s’éteignaient.
Un trafic opportuniste alimenté par l’écart des prix
Le contexte international favorise cette contrebande. Avec la flambée des prix du cacao sur les marchés mondiaux, la valeur des fèves ivoiriennes a grimpé — rendant beaucoup plus séduisante la vente illégale que la filière régulée. Dans la période d’octobre à décembre 2024, entre 50 000 et 75 000 tonnes de cacao ivoirien auraient été exportées illégalement vers des pays comme la Guinée ou le Libéria.
Selon des exportateurs et sources du secteur, ces fèves quittent le pays via des réseaux clandestins, souvent à bord de camions, à travers des postes-frontières peu surveillés, ou en empruntant des itinéraires secondaires.
Une filière affaiblie et des pertes pour le pays
Ce trafic a un coût élevé. Pour l’économie ivoirienne, il représente un manque à gagner fiscal et compromet les efforts de régulation et de traçabilité du cacao. Une enquête menée en début 2025 a montré que les autorités ont saisi plusieurs milliers de tonnes de fèves mal déclarées à l’exportation.
En outre, seule une partie des fèves exportées depuis la Côte d’Ivoire est traçable. Selon le dernier rapport rendu public, près de 60 % du cacao produit dans le pays resterait hors des radars officiels — ce qui rend particulièrement difficile le contrôle de la conformité, de la qualité, et de l’origine des fèves.
Les risques de corruption et la défiance des acteurs
Interroger la chaîne de contrebande, c’est souvent se heurter à un mur de silence. « On a peur des représailles », admet un acheteur informel contacté en zone frontière. D’autres refusent simplement de répondre. Certaines enquêtes récentes ont abouti à la suspension de plusieurs fonctionnaires — policiers, douaniers, responsables locaux — soupçonnés de collusion avec les trafiquants.
Ces révélations jettent un doute sur l’efficacité des contrôles aux frontières et sur la volonté politique de mettre fin à ce commerce illégal.
Vers la contamination des marchés internationaux
Le danger ne se limite pas aux frontières régionales. Une part de ce cacao de contrebande pourrait finir sur les marchés mondiaux — y compris en Europe — menaçant la traçabilité, la conformité aux normes et compromettant les efforts de durabilité.
À l’heure où les acheteurs exigent toujours plus de transparence et de certitudes sur l’origine des fèves, ce trafic clandestin fragilise l’ensemble de la chaîne.
Pourquoi la contrebande persiste — malgré les urgences ?
Plusieurs facteurs alimentent ce phénomène :
-
Le prix garanti aux planteurs reste souvent bien inférieur aux prix proposés par les trafiquants — ce différentiel rend la contrebande plus rentable.
-
La porosité des frontières et des contrôles parfois inefficaces ou compromis par la corruption.
-
Une chaîne de contrôle opaque : l’absence de traçabilité complète, l’ampleur des intermédiaires informels, et des faiblesses structurelles dans le suivi des exportations.
-
La pression économique sur les producteurs : pour beaucoup, vendre rapidement, même illégalement, peut sembler la seule alternative face à l’incertitude.
Ce qu’il faudrait pour inverser la tendance
Pour qu’un tel trafic disparaisse, plusieurs leviers pourraient être activés :
-
Renforcer la traçabilité à l’amont de la filière — identification des producteurs, suivi rigoureux des lots, digitalisation des ventes.
-
Intensifier les contrôles aux frontières, mais aussi la lutte contre la corruption dans les services chargés de la sécurité, douanes et administration.
-
Mieux rémunérer les planteurs pour rendre l’offre légale plus attractive.
-
Encourager la transformation locale pour réduire la pression sur l’exportation brute.
-
Sensibiliser l’ensemble des acteurs (planteurs, exportateurs, autorités) à l’impact de la contrebande, tant sur le plan économique que social et environnemental.
En conclusion : un défi majeur pour la filière cacao
La contrebande reste l’un des plus grands défis pour la filière cacao ivoirienne. Aux pertes économiques s’ajoutent les atteintes à la traçabilité, aux garanties de durabilité et à la crédibilité de la Côte d’Ivoire sur les marchés internationaux.
Tant que l’écart entre le prix garanti et les prix « sous-main » restera important, et que les réseaux illégaux fonctionneront en marge du contrôle, la filière restera fragilisée.
Mais des solutions existent. Si l’État, les organisations de producteurs et les acteurs privés parviennent à conjuguer traçabilité, transparence, transformation locale et juste rémunération, la Côte d’Ivoire pourrait inverser la tendance — pour que le cacao soit à nouveau source de prospérité pour tous, et non d’incertitude.
MN





